L’histoire épidémiologique de la République Démocratique du Congo enregistre un virage critique. Alors qu’il avait fallu trois mois pour atteindre le seuil dramatique de 1 000 décès au début de la flambée, le compteur vient de franchir 1 000 morts supplémentaires en l’espace de seulement trois semaines. Le bilan officiel de cette 17ème épidémie de maladie à virus Ebola indique que celle-ci est devenue la plus meurtrière de l’histoire du pays, avec 4 995 recensés, 2 325 morts confirmés et seulement 1 040 malades guéris. Soit un taux de létalité de 46,9%.
L’incendie s’étend désormais à six provinces (Ituri, Tshopo, Nord-Kivu, Sud-Kivu, Haut-Uélé, Bas-Uélé) et fait planer une menace directe sur Kinshasa, la capitale aux 17 millions d’âmes.
Face à cette accélération fulgurante de la virulence, une question brûlante s’impose : où se trouve la faille dans la riposte ?
1. Pourquoi la propagation s’emballe-t-elle ? Plusieurs facteurs clés expliqueraint ce dérapage opérationnel sur le terrain : une guerre de leadership et une désorganisation institutionnelle.
Comme l’a lui-même dénoncé publiquement le Pr Jean-Jacques Muyembe, la vitesse de transmission actuelle s’explique en grande partie par des faiblesses d’organisation et un manque de coordination intégrée. Au lieu d’une machine de guerre fluide, le dispositif souffre de doublons et d’actions en ordre dispersé.
- La pollution des données par la gestion des « cas suspects » : l’une des failles stratégiques réside dans le suivi épidémiologique. Sans rigueur de confirmation biologique systématique, les équipes perdent un temps précieux à traiter comme « Ebola » des cas de paludisme ou de fièvre typhoïde, diluant les ressources logistiques et financières.
– La porosité sécuritaire et la mobilité des populations : dans l’Est du pays, l’insécurité chronique favorise les déplacements de populations fuyant les combats. Le virus voyage plus vite que la chaîne de traçabilité des contacts.
- La rupture de confiance communautaire : la lassitude des populations face aux protocoles d’isolement et aux enterrements sécurisés réactive la clandestinité des soins traditionnels, accélérant les chaînes de contamination intra-familiales.
2. INSP vs INRB : synergie réelle ou guerre de chapelles ?
L’INSP (Institut National de Santé Publique) a pour mandat la coordination opérationnelle et stratégique des urgences sanitaires, tandis que l’INRB (Institut National de Recherche Biomédicale) incarne le bras armé de la recherche biologique, du diagnostic de laboratoire et du séquençage génomique.
Le constat de terrain : en théorie, les deux institutions sont complémentaires. En pratique, le chevauchement des compétences administratives et opérationnelles crée des frictions. L’impression perçue par l’opinion et les acteurs de terrain est celle de structures évoluant parfois en « solos parallèles » plutôt qu’en parfaite symbiose.
Faut-il remettre le Pr Muyembe aux commande directes ?
Le Professeur Jean-Jacques Muyembe Tamfum est une référence scientifique mondiale, co-découvreur du virus en 1976. Donner le volant exclusif de la riposte à l’INRB ou au Pr Muyembe est une tentation forte, mais la réalité d’une épidémie moderne impose de distinguer deux métiers :
L’expertise scientifique et le diagnostic (INRB) qui consiste à isoler le virus, confirmer les cas au laboratoire et guider la stratégie vaccinale.
La logistique et la sécurité sanitaire (INSP/Gouvernement) qui, elles, consiste à gérer les cordons sanitaires, la communication de crise, la logistique sur le terrain et la mobilisation communautaire.
Remplacer l’INSP par l’INRB serait une erreur de casting opérationnel ; en revanche, placer la direction scientifique et la validation des protocoles sous la tutelle incontestée du Pr Muyembe est une urgence absolue.
3. Comment dès lors inverser la tendance ?
Pour éviter le scénario catastrophe d’une entrée de l’épidémie dans Kinshasa, un recentrage stratégique immédiat est requis.
Il s’agit d’unifier le commandement sous une cellule de crise unique : en finir avec les rivalités d’ancrage. L’INSP doit exécuter la logistique sur le terrain sur la base des orientations scientifiques validées par l’INRB.
Une stratégie « 100 % confirmation labo » : Comme préconisé par l’INRB, déployer massivement des plateformes de diagnostic rapide (type PCR/RadiOne) directement sur le terrain (comme à Mungwalu) pour ne comptabiliser et n’isoler que les cas biologiquement confirmés.
Protection étanche des corridors vers Kinshasa : renforcer le contrôle sanitaire strict (thermo-flash, registres, lavage des mains) au niveau de tous les points d’entrée et de sortie des provinces touchées, en particulier les flux aériens et fluviaux.
Vaccination ciblée en anneau : accélérer la distribution des vaccins (Ervebo) autour des contacts confirmés plutôt que de tenter des campagnes généralisées inefficaces.
Si la RDC veut stopper ce massacre épidémique, elle doit cesser de disperser ses forces. L’expérience existe, les armes médicales sont là ; c’est l’unité de commandement et la rigueur méthodique qui feront la différence entre le contrôle du virus et le désastre.
Léon Mukanda Lunyama