C’est un pavé dans la mare des changeurs de monnaie. Lors de la réunion de la haute direction qualifiée de stratégique, tenue le lundi 13 juillet dernier, la Banque Centrale du Congo (BCC) a sorti l’artillerie lourde.
Désormais, pour toute transaction de change, l’exhibition d’une pièce d’identité valide est obligatoire, doublée de l’émission systématique d’un bordereau de transaction. Cette directive cible sans équivoque les bureaux de change agréés, la Corporation professionnelle des cambistes manuels (COPCAM) et les cambistes individuels.
Si l’objectif officiel est louable — arracher la RDC aux listes grises internationales en renforçant la traçabilité pour asphyxier le blanchiment de capitaux et le financement du terrorisme —, cette réforme se heurte frontalement à la réalité sociologique du marché de change informel congolais.
Entre tentative de mise au pas et risques d’effets pervers majeurs, il y a lieu d’analyser cette politique qui pourrait bien provoquer l’effet inverse de celui escompté.
Une volonté de formalisation… sur papier
En imposant la politique du « Know Your Customer » (KYC) aux cambistes agréés via la COPCAM ainsi qu’aux cambistes de rue, la BCC tente une manœuvre audacieuse consistant à annexer de force le marché parallèle au système financier formel. En exigeant des bordereaux et des pièces d’identité, l’institut d’émission espère transformer chaque « cambiste du boulevard » en auxiliaire de l’administration fiscale et de la Cellule Nationale des Renseignements Financiers (CENAREF).
C’est une reconnaissance implicite du poids de ce secteur informel, devenu indispensable à la liquidité quotidienne des ménages et des PME. Mais cette tentative de domestication par le document se heurte à des limites structurelles évidentes.
Les failles d’une politique : Pourquoi le parallèle va contourner la mesure
Le marché informel ne s’est pas construit sur la conformité, mais sur la flexibilité, l’anonymat et la rapidité. Forcer des acteurs habitués à l’ombre à basculer dans la lumière bureaucratique présente plusieurs risques majeurs d’échec :
La fuite vers l’informel « profond » et clandestin, autrement dit vers le marché noir
L’exigence d’une pièce d’identité valide (dans un pays où l’accès à la carte d’identité nationale reste un défi logistique majeur pour des millions de citoyens) va mécaniquement exclure une grande partie des clients honnêtes mais non documentés. Pour éviter le blocage, ces usagers et les cambistes vont simplement basculer dans la clandestinité totale. Les transactions ne se feront plus sur les trottoirs visibles, mais dans l’arrière-boutique de commerces complices, hors de tout contrôle visuel de la BCC.
Le marché de la fausse identité et des prête-noms
Le contournement le plus prévisible reste l’usurpation d’identité ou le recours à des prête-noms. Dans un environnement où l’état civil est lacunaire, l’utilisation de pièces d’identité louées pour quelques milliers de francs congolais ou l’enregistrement systématique d’opérations sous de fausses identités videra la mesure de sa substance. Les bordereaux exigés par la BCC risquent de n’être que des fictions administratives remplies de noms fictifs pour « faire plaisir » aux contrôleurs.
Le différentiel de marge et le retour du « Premium d’anonymat »
L’anonymat a un prix. Si les bureaux de change officiels et les cambistes structurés jouent le jeu de la BCC, ils perdront une partie de leur clientèle. Le marché parallèle « sauvage » va alors appliquer une prime (un taux de change plus avantageux ou des frais cachés) pour les clients exigeant de rester anonymes. Ce mécanisme va renforcer la rentabilité et l’attractivité du circuit ultra-clandestin au détriment des acteurs de bonne foi de la COPCAM qui tenteront de respecter la loi.
La faiblesse de l’appareil de contrôle de la BCC
Comment la Banque Centrale compte-t-elle contrôler quotidiennement des dizaines de milliers de cambistes manuels disséminés à travers Kinshasa et les provinces ? Sans inspecteurs en nombre suffisant et sans sanctions réelles et systématiques, la mesure risque de rejoindre la longue liste des circulaires de la BCC restées lettres mortes, applicables uniquement dans la commune de la Gombe et superbement ignorées ailleurs.
Le constat est sans appel. Vouloir réguler le marché des changes par la seule contrainte administrative, sans résoudre le problème de l’accès aux services bancaires formels et de l’identification globale de la population, s’apparente à vouloir vider le fleuve Congo avec une petite cuillère.
En l’absence de mesures d’accompagnement incitatives pour intégrer réellement les cambistes dans le circuit bancaire (comme des allègements fiscaux ou une simplification des procédures), la BCC prend le risque de fragiliser les acteurs semi-formels de la COPCAM au profit de réseaux criminels encore plus opaques et difficiles à traquer. La route vers la conformité aux standards internationaux de lutte contre le blanchiment s’annonce particulièrement sinueuse.
En somme, il fat redouter l’effet boomerang de la démarche de la BCC. Loin de stabiliser la monnaie nationale, cette mesure de vigilance si son application se fait de manière coercitive sans transtion souple, risque d’agir comme un accélérateur de spéculation. Le marché parallèle réagit toujours à la contrainte par une hausse de ses tarifs, notamment le taux de change, pour compenser le risque pris par ses acteurs.
Léon Mukanda Lunyama Junior