Sous l’impulsion du gouverneur André Wamesso, la Banque Centrale du Congo(BCC) a annoncé l’entrée en vigueur dès le mois d’avril de l’année prochaine, des restrictions sur l’usage du cash en dollars.
En effet, le dollar n’aura plus cours légal sur le territoire national dèsavril 2027.
Aucune transaction en devises ne sera plus tolérée. Comme il est observable sous d’autres cieux, les devises ne pourront plus circuler que dans le circuit bancaire à travers les voies scripturales notamment les chèques, les cartes bancaires, les virements… Ce recours au scriptural obligatoire, permettra de tracer les fonds et de rétrécir l’espace économique informel.
La BCC interdit aux banques commerciales toute importation des billets de banque en devises étrangères et s’octroie désormais ce monopole.
Sur le marché des biens et services, les commerçants sont tenus, conformément à la directive de 2024, à parametrer leurs terminaux de paiement électronique(TPE) pour n’accepter que le CDF, même si le compte source est libellé en dollar, le change étant automatique.
La dédollarisation comme objectif
Après le succès relatif de la decote administrative du taux du dollar par rapport au CDF, Wamesso ne veut pas s’arrêter en si bon chemin et veut saisir cette opportunité pour enclencher le processus de dédollarisation de l’économie nationale qui recourt au dollar depuis plus de trente ans.
L’enjeu est donc de taille pour le gouvernement et la BCC.
Dans le contexte actuel, l’exercice peut se révéler très complexe et nécessite en premier la restauration de la confiance durable dans la monnaie nationale. Ce qui implique que le CDF recouvre ses fonctions de reserves de valeur et d’unité de compte, sapées par l’incurie budgétaire de début 90.
La réussite de cette opération loin d’être simple à court terme, dépendra de l’équilibre entre les réformes techniques rigoureuses à mener et la perception psychologique du franc congolais par la population.
Pour en garantir le succès, la BCC devra s’assurer de réunir plusieurs préalables.
D’abord exiger du gouvernement une stabilite macro-économique durable qui passe par la maîtrise de l’inflation et d’un taux change résilient aux chocs exterieurs brutaux.
Ici la BCC pourra faire sienne la formule qui dit « Faites moi de bonnes finances, je vous donnerai une bonne monnaie. »
De ce fait, les agents économiques seraient moins enclin à se refugier dans le billet vert.
Historiquement parlant, c’est le recours permanent et immodéré au financement monétaire du déficit de l’Etat qui avait alimenter l’hyperinflation dans les années 90 et conduit à la perte de confiance dans la devise nationale de la population qui s’était rabattue sur le dollar comme réserve de valeur et unité de compte.
Ĺa dédollarisation induira le retrait de la circulation d’une bonne masse des dollars que la BCC devra remplacer par une offre des billets CDF suffisante, de bonne qualité et disponible pour l’etendue du territoire national.
Par ailleurs l’on devra s’attendre à une migration du cash physique du dolllar vers des paiements électroniques en francs, par le TPE et le Mobile Money. Soit une digitalisation de l’économie appelée à accélérer naturellement la dédollarisation.
Cependant, l’ancrage historique de l’économie congolaise dans le dollar, créé des défis structurels difficiles à relever.
Un grand pan de l’économie nationale échappe au contrôle bancaire. Imposer dans ces conditions la fin du cash en dollar dans des zones sans infrastructures bancaires, c’est favoriser la résurgence du marché noir où le dollar circulerait sous les manteaux pour échapper à la répression policière.
La psychologie de certains contrats longtemps fixés en dollars, notamment les salaires et certains prix, peut constituer un obstacle majeur. Car la population y avait recouru pour se premunir de la dépréciation intempestive du franc congolais. Un comportement difficile à modifier car il exige une crédibilité institutionnelle sur le long-terme.
Et à défaut d’une stabilité des prix garantie, le risque de voir apparaître une économie souterraine basée sur le dollar demeure le danger principal.
Pourquoi la réforme risque-t-elle d’aller dans le mur ?
Pour de nombreux analystes, la mesure de la BCC aussi légitime soit elle, risque de provoquer bien d’effets pervers. En effet, elle tente d’imposer une souveraineté monétaire par le haut, c’est à dire par la loi, alors que les fondements réels de l’économie, la production et la confiance, restent nettement fragiles.
Pour les autres, le risque d’échec de l’opération semble bien réel. Notamment à cause des freins structurels ci-après :
la production nationale est si faible que le pays vit essentiellement des importations.
Sans une production industrielle marchande, le CDF reste une simple unité monétaire de transition. La demande des dollars restant structurellement élevée que celle du ́CDF.
Pour l’épargnant congolais qui n’a pas la mémoire historique courte, le dollar plus qu’une idéologie, fait office d’assurance-vie. Une interdiction forcée et cavalière sans stabilité durable du taux de change risque comme dit ci-haut de promouvoir le marché noir opaque du dollar, avec un écart abyssal entre le taux officiel et la taux réel.
Il demeure une inconnue de taille, à savoir si la population est prête à basculer vers le tout électronique en CDF, alors que l’accès pour la majorité à l’électricité et à l’internet n’est pas garanti et la couverture exhaustive du territoire national en ces réseaux n’étant pas assurée.
Enfin, personne n’est dupe. Le dollar ne disparaîtra pas en 2027 de la ciculation. Il est fort probable que la dédollarisation se réalise à deux vitesses, toutes choses restant égales par ailleurs.
D’une part le franc retrouvera son exclusivité dans les transactions quotidiennes dans les differents marchés, grâce aux TPE.
De l’autre, le dollar sera réduit aux rôles de monnaie de reserve et de « grandes transactions » mobilisant de quantité énormes de billets pour des achats immobiliers et des véhicules, sous forme scripturale. Car la confiance dans la valeur refuge du CDF n’est pas encore restaurée.
En conclusion, les chances de réussite de la dédollarisation dependent moins des mesures administratives que de la capacité du gouvernement à diversifier l’économie comme prevu dans le Plan National Stratégique de Développement 2024-2028.
Si la RDC continue d’exporter essentiellement des minerais bruts, le CDF restera tributaire de la volatilité des marchés mondiaux et non un instrument de souveraineté stable.
Léon Mukanda Lunyama Junior