Alors que le baril de Brent a franchi la barre symbolique des 100 dollars US, les économies africaines encaissent de plein fouet les conséquences d’un conflit qui les dépasse. En République démocratique du Congo, les files d’attente devant les stations-service ravivent les craintes d’une pénurie, dans un pays structurellement dépendant des importations de produits raffinés.
La nouvelle a fait l’effet d’un séisme sur les marchés mondiaux. Le prix du baril de pétrole brut Brent a dépassé, mercredi 9 septembre 2026, la barre des 100 dollars pour la première fois depuis le 24 juillet, porté par la reprise des hostilités entre les États-Unis et l’Iran et l’effondrement du trafic maritime dans le détroit d’Ormuz . Les expéditions de pétrole via ce passage stratégique sont tombées sous les 2 millions de barils par jour, contre 8 à 9 millions en temps normal .
Si les regards se tournent naturellement vers les grandes capitales occidentales, c’est en Afrique que la facture s’annonce particulièrement lourde. Un rapport conjoint de la Banque africaine de développement (BAD), de la Commission de l’Union africaine, du PNUD et de la Commission économique des Nations unies pour l’Afrique (CEA) estimait dès avril 2026 que cette crise pourrait coûter jusqu’à 0,2 point de croissance au continent . Une projection qui pourrait s’avérer optimiste à mesure que le conflit s’enlise.
Une dépendance africaine structurelle
Le continent paie d’abord une réalité souvent ignorée : malgré ses propres ressources, l’Afrique importe massivement son énergie. « Quatre-vingts pour cent du pétrole importé en Afrique provient du Moyen-Orient, ainsi que 50 % des produits pétroliers raffinés », soulignait Claver Gatete, secrétaire exécutif de la CEA . Cette dépendance transforme chaque fluctuation du brut en choc inflationniste immédiat.
Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Selon le Fonds monétaire international (FMI), l’inflation médiane en Afrique subsaharienne devrait atteindre environ 5 % d’ici la fin de l’année, contre une projection pré-conflit nettement inférieure . La BAD anticipe pour sa part un taux moyen de 10,4 % en 2026, en hausse de 0,9 point par rapport aux estimations de janvier . Pire, les monnaies de 27 pays africains se sont déjà dépréciées face au dollar, renchérissant mécaniquement le coût des importations libellées en devises étrangères .
La RDC, un cas d’école
En République démocratique du Congo, cette crise sécuritaire et ses répercussions pétrolières se traduisent de manière tangible. Depuis plusieurs jours, des files d’attente sporadiques sont signalées devant certaines stations-service de Kinshasa, où toutes ne vendent pas, alimentant l’inquiétude des automobilistes et des conducteurs de taxis-motos .
La ministre des Hydrocarbures, Acacia Bandubola Mbongo, a tenu à rassurer l’opinion publique mardi 8 septembre. Dans un communiqué officiel, elle a affirmé qu’« il n’y a pas de pénurie de carburants à Kinshasa » et que « les stocks disponibles au niveau national sont très largement suffisants pour assurer l’approvisionnement des stations-service et répondre aux besoins des consommateurs » .
La ministre attribue les difficultés observées à des « contraintes qui affectent l’acheminement et la distribution, en particulier les embouteillages qui ralentissent la circulation des camions-citernes » . Elle a appelé la population au calme, soulignant que des « rotations de nuit » ont été organisées pour rattraper les retards de livraison.
Des causes structurelles profondes
Cette explication logistique ne convainc pas entièrement les observateurs. La RDC présente en effet des vulnérabilités structurelles qui la rendent particulièrement exposée aux chocs pétroliers internationaux. Le pays ne dispose pas d’infrastructures de raffinage suffisantes et dépend largement des importations pour son approvisionnement en produits raffinés Cette dépendance se double de faiblesses internes : retards de paiement aux fournisseurs, difficultés de transport liées à l’état des infrastructures, et contraintes administratives persistantes Autant de facteurs qui amplifient l’impact des hausses internationales et créent un terreau favorable aux tensions d’approvisionnement.
L’expérience du Kasaï-Central illustre la diversité des situations locales. À Kananga, le prix du litre d’essence est passé de 3 000 à 5 000 francs congolais entre fin août et début septembre, soit une hausse de 40 %, en raison d’un approvisionnement insuffisant depuis la frontière angolaise . Cette flambée a immédiatement affecté les tarifs des taxis-motos, qui ont doublé sur certains trajets .
Quelles réponses gouvernementales ?
Face à cette situation, le gouvernement congolais affirme avoir renforcé le suivi de la distribution. Les services compétents « poursuivent l’identification des zones et des stations qui n’ont pas encore pu être suffisamment desservies, afin de permettre leur approvisionnement dans les meilleurs délais », indique le communiqué de la ministre des Hydrocarbures .
Au-delà de l’urgence, des questions de fond demeurent. Plusieurs pays africains ont adopté des mesures d’urgence, à l’image de l’Afrique du Sud qui a réduit temporairement sa taxe sur le carburant, ou du Zimbabwe qui a augmenté la part d’éthanol dans l’essence . D’autres, comme le Sénégal, ont mobilisé plus de 245 milliards de francs CFA pour soutenir le secteur pétrolier depuis janvier .
Pour la RDC, les experts plaident pour une stratégie à double niveau : à court terme, sécuriser les approvisionnements en régularisant les paiements aux fournisseurs et en diversifiant les sources d’importation ; à moyen et long terme, investir dans des infrastructures de stockage et de raffinage pour réduire une dépendance qui expose le pays à chaque soubresaut du marché mondial .
La crise actuelle rappelle une réalité inconfortable : dans un monde interconnecté, les conflits les plus lointains finissent toujours par frapper aux portes des économies les plus fragiles. Pour la RDC, comme pour nombre de pays africains, la question n’est plus de savoir si la prochaine crise arrivera, mais comment s’y préparer.
Léon Mukanda Lunyama Junior